top of page

La préciosité de la vie

Dernière mise à jour : 30 déc. 2025




Il y a quelque chose d'étrangement paradoxal dans notre rapport au vivant. Nous savons, d'une connaissance abstraite et lointaine, que chaque instant est unique, que chaque souffle pourrait être le dernier, que la vie elle-même tient à un fil invisible dont nous ignorons la longueur. Et pourtant, nous vivons comme si le temps nous était dû, comme si demain était une promesse écrite quelque part, garantie par contrat.


La préciosité de la vie ne se révèle jamais aussi clairement que dans sa fragilité. C'est au chevet d'un proche, dans le silence d'une chambre d'hôpital, que l'on comprend soudain ce que signifie vraiment *être là*. C'est dans l'absence brutale de quelqu'un qu'on aimait que l'on mesure l'immensité de ce qui ne reviendra pas. La mort n'est pas le contraire de la vie — elle en est le révélateur, comme l'ombre dessine la lumière.


Le kintsugi de l'existence : Les lignes d'or


Les Japonais ont cette pratique ancestrale du kintsugi : réparer la porcelaine brisée avec de l'or, faisant des fêlures non pas une honte à dissimuler mais une beauté à célébrer. Il y a dans cette philosophie une sagesse vertigineuse sur la préciosité de ce qui a été abîmé par le temps et l'usage.


Nos vies portent ces mêmes cicatrices dorées. Les deuils, les échecs, les chagrins — tout ce qui nous a brisés a aussi fait de nous des êtres uniques, irremplaçables. La préciosité de la vie ne réside pas dans une perfection intacte, mais précisément dans ces lignes de faille qui racontent notre histoire. Un vase sans fêlures n'a pas vécu. Une existence sans blessures n'a pas aimé.


Mais nous avons oublié l'art de réparer. Notre civilisation a fait du jetable sa religion silencieuse. Ce qui est abîmé, on le remplace. Ce qui est fissuré, on l'abandonne. Nous vivons dans l'empire du neuf perpétuel, où les objets naissent déjà condamnés à l'obsolescence, où les liens se dénouent au premier accroc, où les êtres eux-mêmes deviennent interchangeables — swipés d'un geste du pouce, effacés d'un clic. Pourquoi s'attarder à recoudre ce que l'on peut remplacer ? Pourquoi investir la patience et l'amour que demande toute réparation quand le monde entier nous souffle que le suivant sera meilleur, plus neuf, plus parfait ?


Cette frénésie du remplacement cache une terreur profonde : celle de la permanence, celle de l'engagement, celle du temps long. Réparer, c'est accepter que quelque chose vaut la peine d'être sauvé. C'est poser un acte de foi dans la durée. C'est dire à l'objet, à la relation, à soi-même : *tu mérites que je m'arrête, que je prenne soin, que je consacre une part de ma vie limitée à te rendre ta beauté.


Le kintsugi n'est pas qu'une technique artisanale. C'est une éthique. C'est le refus radical de cette culture de l'effacement. Là où notre époque voit dans la cassure une fin, le maître japonais y voit un commencement. L'or qui serpente dans les veines de la porcelaine ne cache pas la blessure — il la transfigure. Il dit : *ici, quelque chose s'est passé. Ici, la vie a laissé sa marque. Et cette marque est précieuse.


Ainsi de nos existences. Nous portons tous des fêlures que nous voudrions parfois effacer, des chapitres que nous préférerions n'avoir jamais vécus. Mais ce sont précisément ces brisures qui font de nous des êtres de chair et non des statues. La question n'est jamais de savoir si nous serons blessés — nous le serons. La question est de savoir si nous aurons le courage de transformer nos cassures en lignes d'or.


La présence comme acte de résistance


Dans un monde saturé de bruit, offrir à quelqu'un son attention pleine est devenu un acte subversif. Nous vivons dispersés, éparpillés entre les notifications et les urgences fabriquées, présents nulle part à force d'être connectés partout. Nos conversations ressemblent à des escales — on y passe, on n'y demeure pas. Nos regards glissent sur les visages comme l'eau sur la pierre.


Or il n'existe pas d'amour sans présence. Pas d'amour véritable dans le demi-regard, dans l'écoute fragmentée, dans cette façon que nous avons de répondre à quelqu'un tout en pensant à autre chose. Aimer, c'est d'abord *être là* — entièrement, radicalement, sans échappatoire. C'est faire de l'autre, le temps d'un instant, le centre absolu du monde.


Cette qualité de présence est devenue si rare qu'elle confine au sacré. Quand quelqu'un nous regarde vraiment, quand il nous écoute sans que son esprit ne vagabonde vers ses propres préoccupations, nous le sentons physiquement, comme une chaleur soudaine, comme une main posée sur l'épaule. Nous existons davantage sous ce regard. Nous prenons du relief.


Peut-être est-ce là le secret que nous avons perdu : la préciosité de la vie se mesure à la qualité d'attention que nous lui portons. Ce que nous traversons distraitement s'efface aussitôt, comme un rêve au matin. Seul demeure ce que nous avons habité pleinement — ces moments où nous étions assez présents pour sentir le temps passer dans nos veines.


Ce qui ne reviendra pas


Il y a des matins d'enfance dont je me souviens encore — la lumière particulière d'un dimanche, l'odeur du café dans la cuisine, la voix de quelqu'un qui n'est plus là. Ces moments n'avaient rien d'extraordinaire sur le moment. Ils étaient simplement la vie, ordinaire et quotidienne. C'est leur disparition qui les a révélés pour ce qu'ils étaient : des trésors enfouis sous l'habitude, des diamants que nous prenions pour des cailloux.


Nous ne savons jamais, sur le moment, ce qui deviendra précieux. La dernière conversation avec un ami, le dernier été d'une époque révolue, le dernier regard échangé avant une séparation. La préciosité se révèle toujours après coup, dans le manque qu'elle creuse, dans le vide qu'elle laisse et que rien ne viendra combler.


Peut-être est-ce là notre seule sagesse possible : vivre comme si chaque instant contenait déjà sa propre nostalgie, comme si nous nous souvenions du présent depuis un futur où il nous manquera. Non pas avec anxiété, mais avec gratitude. Non pas en s'accrochant, mais en accueillant. Tenir chaque moment comme on tient un oiseau — assez fermement pour qu'il ne s'envole pas, assez doucement pour ne pas l'étouffer.


L'urgence de la douceur


Face à la brièveté de tout, certains choisissent la frénésie — accumuler, conquérir, dévorer le monde comme pour conjurer le vide qui vient. D'autres choisissent le cynisme — si rien ne dure, alors rien n'a de valeur, et autant traverser l'existence en ricanant. Ces deux réponses manquent quelque chose d'essentiel. Elles sont des fuites, des refus de regarder en face cette vérité simple et terrible : nous sommes mortels, et c'est précisément pour cela que nous sommes vivants.


La vraie réponse à la préciosité de la vie, c'est la douceur. Douceur envers les autres, dont nous partageons la condition mortelle et qui portent, comme nous, des blessures invisibles. Douceur envers nous-mêmes, qui portons nos fardeaux comme nous le pouvons, avec nos forces vacillantes et notre courage intermittent. Douceur envers le temps qui passe, qui n'est pas notre ennemi mais notre compagnon de route — le seul que nous aurons jamais.


Car c'est précisément parce que la vie est brève qu'elle vaut d'être vécue avec intensité. C'est parce que nous allons mourir que chaque acte de bonté compte, que chaque moment de beauté importe, que chaque lien tissé entre les êtres a une valeur infinie. La mort ne vide pas la vie de son sens — elle le lui confère.


La vie est précieuse non pas malgré sa fragilité, mais à cause d'elle. Une fleur éternelle ne serait qu'un objet de plus, un bibelot poussiéreux dans l'étagère de l'univers. C'est parce qu'elle fane que nous nous penchons pour la regarder, que nous respirons son parfum, que nous la trouvons belle à en pleurer. Ainsi en va-t-il de tout ce qui vit, de tout ce qui passe, de tout ce qui ne reviendra pas.


Et c'est peut-être la seule prière qui vaille, la seule qui soit à la hauteur de notre condition : *merci pour cet instant, précisément parce qu'il est le seul de son espèce — et que jamais, dans l'éternité des temps, il ne se reproduira*.


Alors, en ce passage d'une année à l'autre, je vous souhaite cela : des instants habités, des présences vraies, et le courage de réparer plutôt que de remplacer. Que 2026 vous apporte moins de choses et plus de moments — de ceux qu'on n'oublie pas.


Belles fêtes à vous, et à ceux que vous aimez.


-----------


Rejoignez-moi sur ma chaîne Whatsapp

©2019 par Steve Moradel

bottom of page