Quand le pouvoir ne se voit plus
- Steve Moradel

- il y a 4 heures
- 3 min de lecture
L’infographie publiée par Les Échos est intéressante parce qu’elle donne une vue d’ensemble. Elle permet, d’un seul regard, de comprendre ce que l’on traite habituellement par fragments. Tesla un jour, SpaceX un autre, la personnalité d’Elon Musk ailleurs. Ici, tout est posé sur une même surface. On voit l’étendue, la dispersion, la diversité des objets.
L’article qui accompagne cette infographie est intéressant pour la même raison. Il remet de l’ordre. Il rappelle les liens capitalistiques, les périmètres d’activité, les ordres de grandeur. Il montre que l’on n’a pas affaire à une entreprise unique mais à un ensemble hétérogène, composé de structures de nature très différente. Sur ce point, il traite une partie réelle du sujet, et il le fait correctement.
Mais ni l’infographie ni l’article ne vont jusqu’à ce qui me semble essentiel. Non pas par faiblesse, ni par erreur, mais parce qu’ils restent du côté de ce qui se voit.
Ils montrent des entreprises.
Ils ne racontent pas ce que produit leur coexistence.
À titre personnel, j’ai déjà eu l’occasion d’écrire à de nombreuses reprises sur Elon Musk. J’ai écrit sur Tesla, sur SpaceX, sur Neuralink, sur certaines de ses prises de position, sur sa manière d’occuper l’espace médiatique. Comme beaucoup, j’ai abordé ces sujets par angles successifs. Ces textes ont leur utilité. Ils éclairent des morceaux du réel. Mais ils produisent aussi un effet trompeur, celui d’un empilement. Une entreprise après l’autre. Un projet après l’autre. Une controverse après l’autre.
Or ce qui se joue ici n’est pas un empilement. C’est une installation.
Si l’on s’en tient à une lecture strictement économique, on voit d’ailleurs vite les limites. Il n’y a pas de cohérence capitalistique forte au sens classique. Tesla n’a pas la même logique que SpaceX. X ne fonctionne pas selon les mêmes règles que Neuralink. Certaines entités tiennent par le marché, d’autres par des commandes publiques, d’autres par des paris de long terme, d’autres encore par la puissance du récit. Les temporalités sont différentes, les risques aussi, les modèles également.
Et pourtant, l’ensemble tient.
Il tient non pas parce qu’il serait homogène, mais parce qu’il occupe des places précises. Des places sensibles. Des places où l’action publique est lente, contrainte, coûteuse politiquement. L’espace, les communications, certaines infrastructures, la circulation de l’information, et plus largement ce qui touche à la continuité du système.
À partir du moment où un acteur privé s’installe durablement dans ce type de zones, la nature de la relation change. L’État n’est plus seulement un régulateur ou un arbitre. Il devient un partenaire contraint, parfois un client, parfois un soutien, parfois un dépendant. Et le privé cesse d’être un acteur parmi d’autres. Il devient une pièce intégrée au fonctionnement réel des choses.
C’est là que les catégories habituelles deviennent insuffisantes. On peut continuer à parler de valorisations, de capitalisation, de performances. Mais le sujet se déplace. Il se situe dans le coût d’une rupture. Dans la difficulté à remplacer certaines briques. Dans cette zone floue où un acteur privé exerce des effets publics sans mandat public explicite.
Ce n’est pas ce que racontent Les Échos.
Mais ce n’est pas non plus ce que leur infographie peut montrer.
Car ce qui est en jeu ne se voit pas bien. Cela ne se chiffre pas facilement. Cela ne se cartographie pas proprement. Cela relève d’un glissement lent, presque silencieux, dans la manière dont certaines fonctions essentielles sont assurées.
Ce que révèle cette constellation, ce n’est pas un empire au sens économique classique. C’est une forme de pouvoir fonctionnel. Un pouvoir installé, discret, difficile à déplacer, parce qu’il s’est rendu utile là où les États ont cessé d’agir directement.
La question n’est donc pas d’aimer ou de détester Elon Musk.
La question est de comprendre ce que dit son cas sur notre époque. Une époque où l’on s’habitue à ce que des infrastructures critiques soient privées, où la frontière entre puissance économique et puissance publique devient moins nette, non pas en théorie, mais dans le fonctionnement concret du réel.
C’est cela qui ne se voit pas dans une infographie.
Et c’est pourtant là que se joue l’essentiel.
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