Ynsect : Autopsie d'un naufrage à 600 millions d'euros
- Steve Moradel

- 6 déc. 2025
- 13 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 déc. 2025

Le 1er décembre 2025, le tribunal de commerce d'Évry a prononcé la liquidation judiciaire de Ynsect. Cette start-up française, présentée pendant des années comme le fleuron de la French Tech et symbole de la réindustrialisation verte, s'effondre après avoir levé près de 600 millions d'euros. Derrière les communiqués lénifiants et les éléments de langage sur "l'innovation de rupture", se cache une réalité brutale que les chiffres révèlent sans équivoque : ce naufrage était écrit dès l'origine.
Le grand écart entre les promesses et la réalité
Fondée en 2011 par quatre ingénieurs convaincus de révolutionner l'alimentation animale grâce aux protéines d'insectes, Ynsect incarnait tout ce que la France aime célébrer. Une vision écologique, un projet technologique ambitieux, des polytechniciens aux commandes, et cette promesse séduisante de concilier business et impact environnemental. L'entreprise promettait de produire des farines de scarabées pour remplacer le soja déforestant et la farine de poisson qui vide les océans.
Les levées de fonds se sont enchaînées dans un crescendo spectaculaire. D'abord modestes en 2014 avec 1,8 million d'euros, elles ont atteint des sommets vertigineux : une série C de 372 millions de dollars en 2020, puis 160 millions d'euros supplémentaires en 2023. Au total, entre 570 et 625 millions de dollars selon les sources les plus fiables, soit environ 600 millions d'euros injectés dans cette aventure industrielle. Bpifrance, des fonds singapouriens, des investisseurs américains, tout le monde voulait sa part du gâteau promis.
Pendant ce temps, le chiffre d'affaires racontait une tout autre histoire. En 2021, année record de l'entreprise, Ynsect affichait 17,8 millions d'euros de revenus. Ce chiffre, largement communiqué à l'époque, semblait enfin valider le modèle. Mais l'année suivante, en 2022, l'effondrement est brutal : 3,23 millions d'euros seulement, soit une chute de 82%. En 2023, une légère remontée à 5,79 millions ne change rien au diagnostic. Sur quatre années, de 2020 à 2023, le chiffre d'affaires cumulé s'établit autour de 37 millions d'euros selon les données officielles confirmées.
Faisons le calcul : 600 millions levés pour 37 millions vendus. Cela représente un ratio de 16 euros levés pour chaque euro de chiffre d'affaires généré. Mais le trouble s'installe quand on creuse davantage. Certaines analyses indépendantes évoquent des chiffres bien plus faibles, de l'ordre de centaines de milliers d'euros plutôt que de millions, suggérant une possible confusion entre société mère et groupe consolidé. Cette opacité même constitue un signal d'alarme majeur. Une entreprise saine n'a aucun mal à communiquer clairement sur ses revenus.
La cathédrale vide d'Amiens
Le symbole de cette dérive se dresse à Poulainville, près d'Amiens. Une usine pharaonique de 45 000 mètres carrés, inaugurée en grande pompe en 2021 par quatre ministres venus célébrer l'excellence française. Cette "plus grande ferme verticale au monde" devait atteindre une capacité de production de 200 000 tonnes par an. Elle ferme définitivement à peine quatre ans après son inauguration, ne laissant qu'une friche industrielle et 43 salariés sur le carreau.
La construction de ce mastodonte avait pris deux ans de retard à cause du Covid. Ces deux années ont été fatales. Entre-temps, l'inflation a explosé, les coûts énergétiques se sont envolés avec la guerre en Ukraine, le prix des céréales nécessaires pour nourrir les insectes a grimpé. Surtout, la fenêtre de tir financière s'est refermée : les taux d'intérêt sont remontés, les investisseurs sont devenus plus exigeants sur la rentabilité, et les méga-levées de fonds se sont raréfiées.
Mais le problème n'était pas conjoncturel. Il était structurel, gravé dans le marbre dès 2016. Cette année-là, lors de l'inauguration du site pilote de Dole dans le Jura, Ynsect annonçait fièrement un coût de production entre 1500 et 1800 euros la tonne. En face, la farine de poisson s'échangeait entre 1000 et 1200 euros la tonne sur le marché mondial. Déjà, Valérie Bris, responsable nutrition animale chez Coop de France, prévenait : "Les farines d'insectes ne sont pas la solution miracle pour compenser les importations de tourteaux de soja."
En 2024, la réalité s'est encore aggravée. Le coût de production de la farine d'insectes Ynsect atteignait 2800 euros la tonne, pour un prix de vente moyen de 2500 euros. Autrement dit, l'entreprise perdait 300 euros sur chaque tonne vendue. Pendant ce temps, le soja se négocie à 450 euros la tonne. L'écart n'est pas de quelques pourcents, il est d'un facteur six. Aucune économie d'échelle, aussi massive soit-elle, ne peut combler un tel gouffre.
L'erreur stratégique originelle
Toute l'histoire de Ynsect repose sur un pari fou : celui des économies d'échelle miraculeuses. L'idée était séduisante sur le papier. Si on construit la plus grande ferme verticale du monde, si on automatise tout, si on industrialise massivement, alors les coûts unitaires vont s'effondrer et on deviendra compétitif face au soja et à la farine de poisson. Sauf que ce raisonnement confond deux choses distinctes : les économies d'échelle et le seuil de rentabilité.
Les économies d'échelle fonctionnent admirablement bien quand on fabrique des microprocesseurs ou des voitures. On dilue des coûts fixes importants sur un volume croissant de production. Mais l'élevage d'insectes n'a pas cette structure de coûts. Les dépenses variables restent massives quelle que soit la taille de l'exploitation. Il faut nourrir les insectes avec des céréales dont le prix ne baisse pas parce qu'on en achète plus. Il faut chauffer, ventiler, éclairer des bâtiments gigantesques, et l'énergie coûte ce qu'elle coûte. Il faut surveiller, récolter, transformer, et la main d'œuvre reste incompressible au-delà d'un certain point.
Passer de 400 tonnes par an à Dole à 200 000 tonnes par an à Amiens, soit multiplier la capacité par 500, ne change fondamentalement rien à ces réalités. Pire encore, cette démesure crée une complexité exponentielle. Plus l'élevage est grand, plus les risques de contamination, de mortalité, de dysfonctionnement se multiplient. Les insectes ne sont pas des puces électroniques qu'on peut produire en série avec une précision nanométrique. Ce sont des êtres vivants, avec toute l'imprévisibilité biologique que cela implique.
Le choix du modèle industriel lui-même posait problème. Dans le secteur des protéines d'insectes, deux approches s'opposent. D'un côté, le modèle intégré et centralisé choisi par Ynsect, Innovafeed et Agronutris : quelques méga-usines automatisées qui concentrent toute la chaîne de valeur. De l'autre, un modèle décentralisé privilégié par la majorité des autres acteurs : un réseau de fermes partenaires pour l'élevage, avec une coordination centrale pour la recherche et la commercialisation.
Ynsect a choisi le modèle le plus risqué, le plus capitalistique et le moins flexible. Tous les œufs dans le même panier géant. Un problème sur le site d'Amiens et c'est toute la production qui s'arrête. Cette approche nécessitait des levées de fonds massives et continues, rendant l'entreprise dépendante des cycles des marchés financiers. Quand les taux sont bas et les investisseurs généreux, le modèle tient. Dès que le vent tourne, comme en 2022, la fragilité devient mortelle.
La validation qui n'a jamais eu lieu
L'erreur la plus incompréhensible reste celle du timing. Ynsect a annoncé la construction de sa méga-usine d'Amiens en 2018, alors que le site pilote de Dole tournait depuis trois ans sans avoir prouvé la moindre rentabilité. Entre 2015 et 2020, le chiffre d'affaires cumulé se comptait en millions d'euros au mieux, peut-être même seulement en centaines de milliers selon certaines sources. Aucune validation commerciale solide, aucune preuve que les clients étaient prêts à acheter en volume significatif, aucune démonstration que l'équation économique pouvait fonctionner.
Et pourtant, l'entreprise a investi des centaines de millions dans une infrastructure dimensionnée pour produire 200 000 tonnes par an. C'est comme si McDonald's avait ouvert cinquante restaurants avant même de savoir si les gens aimaient ses hamburgers. Dans n'importe quelle industrie mature, on valide d'abord le modèle à petite échelle, on prouve la rentabilité unitaire, puis on scale progressivement. Ynsect a fait exactement l'inverse : parier tout sur l'industrialisation massive en espérant que le marché suivrait.
Le marché n'a pas suivi. L'effondrement du chiffre d'affaires de 2022, avec cette chute de 82 pour cent entre 2021 et 2022, criait une vérité brutale : les clients ne sont pas au rendez-vous. Pendant que l'entreprise construisait sa cathédrale industrielle, personne ne venait acheter les prières. L'aquaculture, marché cible principal, reste un secteur de prix où chaque centime compte. Les producteurs de saumon ou de bar achètent l'aliment le moins cher qui remplit les critères nutritionnels. Ils ne paient pas de prime écologique quand cela impacte leur marge déjà faible.
Le piège mortel du fundraising permanent
Au fil des années, une transformation insidieuse s'est opérée. Lever des fonds est devenu l'activité principale de Ynsect, reléguant la vente au second plan. Chaque nouveau tour de table validait le précédent dans un effet de meute rassurant. Si Bpifrance investit, si des fonds singapouriens suivent, si Goldman Sachs entre au capital, c'est forcément que le projet est solide. Cette logique autoréférentielle a créé une bulle de confiance collective qui masquait la réalité des chiffres.
Les fondateurs et dirigeants sont devenus experts en pitch deck et en roadshow auprès des investisseurs, mais cette expertise ne se traduisait pas en contrats commerciaux. L'indicateur de succès s'est déplacé : on ne mesurait plus la performance aux revenus générés mais aux montants levés. Les communiqués de presse célèbrent les levées record, tandis que les chiffres d'affaires deviennent de plus en plus discrets, jusqu'à disparaître complètement de la communication. Cette opacité croissante annonçait la catastrophe.
La spirale s'est refermée selon une mécanique implacable. Plus on lève, plus la valorisation grimpe. Plus la valorisation est élevée, plus il faut promettre une croissance explosive pour la justifier. Pour tenir ces promesses, on investit massivement dans Amiens. L'investissement ne livre pas les résultats espérés, ce qui oblige à lever à nouveau pour prolonger la piste d'atterrissage. Les nouveaux investisseurs, plus exigeants, demandent des résultats concrets. Impossible de les fournir. Liquidation.
Le contraste avec Innovafeed, concurrent principal qui a levé 450 millions d'euros avec un modèle similaire, illustre un point crucial. Innovafeed tient encore, non pas parce que son modèle économique serait fondamentalement différent, mais parce qu'un partenariat avec Cargill lui garantit des débouchés. Sans ce parachute commercial, Innovafeed aurait probablement connu le même sort. La leçon est claire : dans l'industrie, on ne peut pas remplacer indéfiniment les revenus clients par des injections de capital.
Les signaux ignorés
Avec le recul, les signaux d'alerte clignotaient de partout. L'effondrement du chiffre d'affaires en 2022 aurait dû déclencher une remise en question radicale. Au lieu de cela, l'entreprise a continué sur sa trajectoire, levant 160 millions d'euros supplémentaires en 2023 dont 107 millions sous forme d'obligations convertibles, c'est-à-dire de dette. Cette fuite en avant témoignait d'un refus d'affronter la réalité.
Les coûts de l'entreprise ont doublé entre 2022 et 2023, conséquence directe de l'inflation et de la hausse des prix de l'énergie. L'équation économique déjà bancale est devenue carrément insoutenable. En 2023, Ynsect affichait une perte nette de 80 millions d'euros pour un chiffre d'affaires de moins de 6 millions. Ce ratio perte sur revenus aurait dû provoquer un électrochoc. Il n'en a rien été.
Le site acheté aux Pays-Bas en 2021 à Protifarm a été fermé dès 2023. Cette expansion internationale avortée deux ans après son lancement prouvait que le problème n'était pas géographique mais structurel. Peu importe où on implante une usine, si le modèle économique ne tient pas, il ne tient nulle part. Parallèlement, l'entreprise a cessé de communiquer sur ses chiffres d'affaires, un classique absolu des entreprises en détresse. Quand tout va bien, on crie les revenus sur les toits. Quand ça va mal, on fait le silence.
L'argent public dans le naufrage
Au-delà des investisseurs privés qui ont perdu leurs billes, l'argent public a été massivement englouti. La métropole d'Amiens a versé 770 000 euros de subvention pour soutenir l'implantation. L'État, via Bpifrance et d'autres mécanismes, a injecté des dizaines de millions selon les estimations. François Ruffin, député de la Somme, parle d'un "gigantesque gaspillage" et demande une enquête parlementaire sur ce qu'il qualifie de "naufrage".
Les élus locaux se défendent en invoquant un consensus large. Xavier Bertrand, Alain Gest, Hubert de Jenlis et Claude Vitry ont signé un communiqué commun expliquant que "ce projet avait convaincu au plus haut niveau", que "l'État, les experts de Bpifrance, les collectivités territoriales et des investisseurs privés" y croyaient tous. Cette défense illustre parfaitement le mécanisme de déresponsabilisation collective. Quand tout le monde soutient un projet devenu symbole politique, personne n'ose poser les vraies questions économiques. Et quand tout s'effondre, personne n'est responsable puisque tout le monde était d'accord.
Cette logique permet la reproduction des fiascos. Sans identification claire des erreurs de jugement, sans conséquences pour ceux qui ont validé des investissements publics dans un projet dont l'équation économique ne tenait pas, rien n'empêchera la prochaine catastrophe. Le député Benjamin Lucas propose la création d'une Haute Autorité de contrôle des aides publiques. L'idée mérite d'être creusée, mais elle ne résoudra rien si la culture de l'évaluation ne change pas radicalement.
Les vraies victimes
Au-delà des millions envolés, il y a des vies brisées. Quarante-trois salariés se retrouvent au chômage avec la liquidation finale. L'entreprise avait compté jusqu'à 400 employés pendant les années fastes. Beaucoup venaient d'autres catastrophes industrielles. Certains anciens de Whirlpool, dont l'usine amiénoise avait fermé pour délocalisation en Pologne, avaient cru retrouver un avenir stable chez Ynsect. Ils se retrouvent licenciés pour la quatrième fois en sept ans. L'un d'eux témoigne, écœuré et dégoûté, incarnant l'absurdité d'un système qui broie les mêmes travailleurs au nom de l'innovation et du progrès.
La friche industrielle de 45 000 mètres carrés qui reste à Poulainville symbolise ce gâchis. La Caisse des Dépôts, devenue propriétaire via une SCI montée avec Ynsect, doit maintenant gérer cette coquille vide. Les élus appellent à étudier rapidement les conditions de réindustrialisation du site, mais qui voudra investir dans un bâtiment conçu spécifiquement pour l'élevage vertical d'insectes, une technologie dont le modèle économique vient de s'effondrer spectaculairement ?
L'épilogue ironique
Dans une pirouette qui ne manque pas de sel, Antoine Hubert, cofondateur de Ynsect, a créé en août 2024 une nouvelle société baptisée Keprea. Cette structure a repris le site de Dole en juin dernier et se réoriente vers la production d'engrais agricoles à partir de déjections d'insectes, abandonnant le marché de l'alimentation animale qui était pourtant le cœur du projet initial. On peut y voir une capacité de résilience entrepreneuriale admirable ou le privilège de pouvoir recommencer après avoir brûlé 600 millions d'euros. La nuance dépend du point de vue.
Cette capacité à rebondir n'est pas donnée aux salariés licenciés, aux collectivités qui ont dépensé l'argent public, aux petits investisseurs qui croyaient à la belle histoire. Le système permet aux dirigeants de multiplier les tentatives, protégés par les structures juridiques et financières, pendant que les conséquences humaines et économiques de l'échec sont supportées par d'autres. Cette asymétrie mérite qu'on s'y attarde.
Les questions qui dérangent
Ce naufrage soulève des interrogations profondes sur le fonctionnement de l'écosystème start-up français. Comment tant d'investisseurs professionnels, censés faire preuve de due diligence rigoureuse, ont-ils pu injecter autant d'argent dans un projet dont l'équation économique de base ne fonctionnait pas ? La présence de Bpifrance et de grands noms a créé un effet de légitimation qui a inhibé l'esprit critique des autres investisseurs. On suit la meute parce que c'est rassurant, parce que personne ne veut rater le prochain licorne, parce que dire non quand tout le monde dit oui demande du courage.
Les élus locaux qui ont engagé des fonds publics ont-ils réellement analysé le business model ou se sont-ils laissés séduire par le storytelling de la révolution verte ? L'enthousiasme pour l'innovation ne peut pas remplacer l'analyse froide des fondamentaux économiques. Aucun mécanisme n'a permis de tirer le signal d'alarme quand le chiffre d'affaires s'est effondré de 82 pour cent entre 2021 et 2022. Cette absence de garde-fou révèle une gouvernance défaillante à tous les niveaux.
La question de la transparence reste centrale. Pourquoi existe-t-il des divergences aussi importantes entre les sources sur les vrais chiffres d'affaires ? Une entreprise qui lève 600 millions d'euros devrait avoir l'obligation de communiquer des données financières claires et vérifiables. L'opacité actuelle permet tous les arrangements avec la réalité et rend impossible toute évaluation sérieuse avant qu'il ne soit trop tard.
Les leçons à tirer
Pour les futurs entrepreneurs, Ynsect offre un cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire. Valider l'économie unitaire avant de scaler n'est pas une option, c'est une obligation de survie. Si chaque vente génère une perte, vendre plus revient simplement à perdre plus vite. Le scale ne résout pas tous les problèmes. Certaines activités, notamment celles impliquant de la biologie, ne scalent pas comme du software où copier coûte zéro.
Écouter le marché plutôt que sa vision demande de l'humilité. Quand personne n'achète après cinq ans d'efforts, le problème n'est probablement pas le marketing ou le timing, mais le produit lui-même ou son prix. La levée de fonds ne constitue pas un business model. Elle doit servir à accélérer un moteur qui tourne déjà, pas à le construire de toutes pièces en espérant qu'il démarrera un jour.
Pour les investisseurs, la leçon est tout aussi claire. Ne pas suivre la meute aveuglément exige du courage intellectuel. Regarder les revenus réels plutôt que le storytelling brillant devrait être un réflexe de base, mais l'excitation collective fait souvent oublier cette évidence. Imposer des jalons commerciaux et pas seulement technologiques permettrait de couper court aux dérives. Demander la preuve de X millions de chiffre d'affaires avant de débloquer la prochaine tranche force à confronter le projet au marché.
Pour les pouvoirs publics, la révision des mécanismes de soutien s'impose. Subventionner la recherche et développement a du sens. Financer des méga-usines avant validation du marché relève du gaspillage. Exiger des preuves de marché concrètes avant les gros chèques publics devrait être la norme. Si une entreprise ne parvient pas à vendre après plusieurs années, pourquoi les contribuables devraient-ils financer son industrialisation ?
L'avenir de la filière
Ynsect n'est pas la fin de la filière des protéines d'insectes. D'autres acteurs continuent, avec des modèles différents. Les approches décentralisées, les niches premium comme le petfood haut de gamme, les boucles d'économie circulaire locale peuvent peut-être trouver leur équilibre économique. Le marché existe probablement, mais il est beaucoup plus petit et segmenté que ce que les promoteurs de l'industrialisation massive imaginaient.
Innovafeed, qui a suivi la même stratégie de méga-usine intégrée, reste sous surveillance. Si ce concurrent tombe également, ce sera la confirmation définitive que le modèle capitalistique intégré ne fonctionne pas pour les protéines d'insectes à ce stade de maturité du marché. La technologie est peut-être trop jeune, les coûts encore trop élevés, la concurrence avec les protéines traditionnelles trop féroce pour permettre une industrialisation rentable immédiate.
Dans vingt ou trente ans, peut-être que les protéines d'insectes seront devenues une composante majeure de l'alimentation animale mondiale. Peut-être que les pionniers comme Ynsect auront ouvert la voie, essuyé les plâtres, permis à d'autres de réussir en apprenant de leurs erreurs. Mais cette vision long terme ne console ni les salariés licenciés, ni les collectivités qui ont dépensé l'argent public, ni les investisseurs qui ont perdu leur mise.
Conclusion
Ynsect restera comme le symbole d'une époque où l'on a confondu innovation et viabilité, où l'on a pris le storytelling pour de la stratégie, où l'accumulation de levées de fonds a tenu lieu de succès commercial. Le ratio entre les 600 millions levés et les quelques dizaines de millions vendus devrait être gravé dans le marbre comme un avertissement pour les générations futures d'entrepreneurs et d'investisseurs.
Le fait même qu'il soit impossible d'obtenir des chiffres clairs et concordants sur le chiffre d'affaires d'une entreprise qui a levé 600 millions d'euros constitue un scandale de gouvernance. Cette opacité n'est pas un détail technique, elle révèle une culture d'entreprise où la communication vers les investisseurs prime sur la transparence vers les parties prenantes.
Derrière les chiffres abstraits, une réalité concrète s'impose. Des centaines de millions d'euros qui auraient pu financer des projets viables, créer des emplois durables, soutenir des entreprises rentables ont été transformés en une friche industrielle dans la Somme. L'innovation est indispensable, la prise de risque entrepreneurial est nécessaire, mais l'aveuglement collectif face aux réalités économiques élémentaires reste inexcusable.
Quand une entreprise brûle 80 millions d'euros par an en pertes tout en générant moins de 6 millions de revenus, le problème ne relève plus du scaling ou du time to market. C'est un problème de modèle économique fondamentalement cassé. On ne peut pas vendre durablement à perte, on ne peut pas forcer un marché qui n'existe pas, on ne peut pas industrialiser avant d'avoir commercialisé, on ne peut pas remplacer les revenus par des levées de fonds indéfiniment.
Ces lois économiques sont aussi immuables que la gravité. Et comme la gravité, elles finissent toujours par s'imposer. Ynsect vient de s'écraser au sol après treize ans de vol en apesanteur financière. La vraie question n'est pas de savoir pourquoi ils ont échoué, mais comment ils ont pu croire que cela marcherait. Et surtout, comment 600 millions d'euros ont pu être investis dans un modèle économiquement insoutenable dès le départ.
La réponse tient en deux mots : aveuglement collectif. Quand tout le monde croit au même narratif, plus personne ne regarde les chiffres. Et les chiffres, eux, ne mentent jamais.
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