Ce que le psychodrame d'Amazon nous dit de la France



Suite à la demande de Bruno Le Maire, Amazon et la plupart des enseignes et sites marchands, ont accepté de repousser au 4 décembre prochain la grand-messe consumériste du "Black Friday". Ces derniers jours des appels au boycott du Black Friday et des blocages d'entrepôts se sont multipliés. Sous l'impulsion du mouvement Green Friday plusieurs entreprises ont décidé d'y renoncer. La psychodrame Amazon aura fait couler beaucoup d'encre et devrait continuer à en faire couler encore beaucoup. Défenseurs auto-proclamés d'Amazon et parangons de la vertu qui accusent le géant américain de tous les maux, tout a été écrit. Pourtant dans de dossier si on veut être un tant soit peu honnête et objectif, il y a au moins autant de bonnes raisons de défendre le géant du e-commerce que de le critiquer. Mais surtout il y a suffisamment à reprocher à Amazon et je ne me suis jamais privé de le faire - notamment sur les conditions de travail de leurs salariés ou encore sur la question de la fiscalité - pour ne pas avoir à lui faire le mauvais procès.


« Cachez cet achat que je ne saurais voir »


Depuis le confinement et même bien avant Amazon est au cœur de de nombreux ressentiments en France. L'entreprise est devenue le nouveau "Monsanto" une multinationale - consumériste, destructrice pour l'environnement - qu’on aime détester et qui incarne plus qu’aucune autre le concept de destruction créatrice développé par l’économiste Schumpeter. Pour chaque emploi crée par Amazon deux sont détruits dans des entreprises existantes. selon Stacy Mitchell, qui dirige l'Institut pour l'autonomie locale, un organisme de recherche sur l'évolution de l'économie américaine,

Mais en inventant la librairie en ligne, Amazon n’a fait que faciliter l'accès au livre, Netflix à celui des films, Uber à celui des chauffeurs, Spotify à celui de la musique. Si ces entreprises ont transformé les usages des consommateurs, elles ont aussi et surtout répondu à leurs attentes en proposant des services à portée de clic, à toute heure, quel que soit l'endroit, pourvu qu'il y ait internet. Doit-on s’en réjouir? c’est presque une question philosophie à laquelle il appartient à chacun de répondre. Mais il serait injuste d'imputer à Amazon l’entière responsabilité des difficultés rencontrées par les librairies indépendantes. La crise sanitaire n’a fait que mettre en lumière le retard de nos petites et moyennes entreprises dans leur digitalisation et la nécessité de l’accélérer. Déjà particulièrement touchés par le coût élevé des loyers en centre-ville les petits commerces et les librairies n'ont d'autre choix que de se digitaliser pour ne pas périr.


Amazon, un empire tentaculaire


Chaque jour Amazon expédie 14 milliards de colis par jour, 158 chaque seconde et compte 300 millions de clients à travers la planète. La crise sanitaire et le confinement ont encore renforcé un peu plus l'insolente domination d'Amazon qui a enregistré un record de ventes au deuxième trimestre et ses profits ont doublé sur un an pour atteindre 5.2 milliards de dollars. La capitalisation de boursière d'Amazon s'élève aujourd'hui à plus 1.550 milliards de dollars, soit presque autant que les 40 valeurs de l'indice vedette du marché parisien (CAC40). Si le e-commerce représente 52% de son chiffre d'affaires contre 11% pour le Cloud c'est bien ce dernier segment qui lui assure le meilleure rentabilité (25% contre 3% pour l'activité d'e-commerce). Le géant de Seattle qui a bâti un véritable empire aux activités tentaculaires - grande distribution, aéronautique, aérospatiale, robotique, santé, alimentation, cloud, banque, jeux vidéo, assurance, mode, musique et maintenant l'éducation avec l'ouverture de la première école maternelle - s'attaque à tous les secteurs d'activités avec une réussite déconcertante. Depuis sa création l'entreprise a acquis 88 entreprises à travers le monde pour un montant de 21 milliards de dollars en acquisition. Amazon envisage la suite avec encore plus d’optimisme puisque l’entreprise a récemment dévoilé vouloir former ses salariés - grâce à son programme de formation "Careers Choice" dans des domaines où il n'est pas encore présent. Des indicateurs sur ce que pourrait être la stratégie du géant américain pour la prochaine décennie.


Le syndrome de Stockholm


Les français entretiennent une relation ambiguë avec les géants américains de la Tech mêlée d’attirance et de répulsion. De plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer les méthodes du géant américain mais force est de constater que les livreurs d'Amazon n'ont jamais été aussi nombreux dans nos rues. Selon Frédéric Valette, directeur du service distribution de Kantar, Amazon est « l’acteur le plus important » des ventes de biens physiques en ligne.(3). Si Amazon engrange des profits records et domine outrageusement le secteur du e-commerce à travers la planète c’est bien parce que les consommateurs plébiscitent cette plateforme plus qu'une autre. Aujourd'hui beaucoup de personnes se disent outrées par la fermeture des librairies et des petits commerces mais combien d'entres-elles commandent régulièrement sur Amazon? Ne sommes-nous pas devenues des victimes consentantes ? Surfant sur la révolution numérique et misant sur notre frénésie d'achats compulsifs le géant du e-commerce a rétrécit le temps et transformé notre société et nos habitudes avec. Nos modes de consommation désormais dictés par un besoin d’urgence et de facilité nous ont fait oublier que se rendre dans un magasin et rencontrer des gens demeurent une expérience irremplaçable. Si les achats en lignes répondent à des réels besoins il appartient aux consommateurs de réfléchir à leurs pratiques d’achat et de choisir les acteurs respectueux et soucieux des impacts sociaux et environnementaux.


Un psychodrame révélateur de nos contradictions


Avec le reconfinement, les commerces « non essentiels » ont été contraints de fermer boutique alors que dans le même temps les plateformes d'e-commerce comme Amazon ont pu continuer à commercer librement. Nombre de commerçants et de libraires s'estiment - à raison - victimes d'une concurrence déloyale. Mais à qui la faute? A l’heure où les librairies indépendantes lancent un cri d’alarme pour leur survie économique en France plutôt que de les autoriser à ouvrir, les autorités ont préféré interdire aux hypermarchés et autres grandes surfaces de vendre des livres! Un nivellement vers le bas difficilement imputable à Jeff Bezos. Il est tout de même étonnant - pour ne pas dire autre chose - de voir une partie du personnel politique voler au secours d'Amazon alors qu'elle n'a eu de cesse ces derniers mois de diaboliser les GAFAM en encourageant directement ou indirectement l'antiaméricanisme latent d’une partie des français. La très « mal nommée » taxe GAFA a largement contribué à accentuer ce tropisme anti-gafa. Car si en réalité cette taxe s’applique bien aux GAFAM elle concerne de nombreuses autres sociétés américaines et étrangères (Zalando, Critéo, Uber, Airbnb, Alibaba, Booking, Ebay, Expedia, Groupon, Microsoft, Rakuten, Tripadvisor ou encore Twitter…) pour ne citer qu'elles. Une taxe aussi mal nommée qu’inutile puisqu’Amazon a d’ores et déjà annoncé vouloir la répercuter sur l’ensemble des parties prenantes.

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