Dans la nuit de Caracas, la doctrine Monroe a repris ses droits
- Steve Moradel

- 3 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Dans la nuit de Caracas, la doctrine Monroe a repris ses droits
Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les États-Unis ont bombardé Caracas et capturé Nicolas Maduro. Le président vénézuélien a été enlevé par hélicoptère vers l'USS Iwo Jima, un navire de guerre américain. Quelques heures plus tard, Trump publiait sur Truth Social une photo de son trophée : Maduro en survêtement gris Nike, les yeux bandés, un casque sur les oreilles, menotté. Le président américain a confié avoir regardé l'opération « comme une émission télévisée ».
Que l'on déteste Maduro ne change rien à l'affaire. Que son régime soit autoritaire, que les élections de 2024 aient été contestées, que des millions de Vénézuéliens aient fui leur pays. Tout cela est vrai. Mais ce qui s'est passé cette nuit-là dépasse la question du personnage.
L'opération « Absolute Resolve », préparée depuis des mois selon le général Dan Caine, chef d'état-major, a mobilisé plus de 150 avions. Sans déclaration de guerre. Sans vote du Congrès. Sans mandat international. Et Trump d'annoncer dans la foulée que les États-Unis allaient « diriger » le Venezuela et que les compagnies pétrolières américaines iraient « exploiter le pétrole ».
Le narcotrafic, ce prétexte qui ne tient pas
Washington justifie cette opération par la lutte contre la drogue. Maduro serait à la tête d'un réseau inondant l'Amérique de substances mortelles. L'argument s'effondre dès qu'on regarde les chiffres.
La cocaïne qui ravage les villes américaines provient de Colombie, du Pérou et de Bolivie. Ces trois pays concentrent la totalité de la production mondiale. Le Venezuela n'en produit pas. Tout au plus sert-il de zone de transit secondaire. Les propres données de la DEA montrent que 90 % de la cocaïne destinée aux États-Unis passe par le corridor pacifique et le Mexique. Entre 5 et 8 % seulement transitent par la Caraïbe orientale. En 2018, 210 tonnes auraient traversé le Venezuela, contre 1 400 tonnes pour le seul Guatemala.
Quant au fentanyl, cet opioïde de synthèse qui tue 75 000 Américains par an, il ne vient pas davantage du Venezuela. Ses précurseurs chimiques sont fabriqués en Chine, parfois avec des subventions d'État selon un rapport du Congrès américain. Ces composants sont ensuite acheminés au Mexique, où les cartels de Sinaloa et de Jalisco les transforment en pilules mortelles. Plus de 90 % des saisies ont lieu à la frontière mexicaine. Le mot « fentanyl » n'apparaît même pas dans l'acte d'accusation contre Maduro.
La drogue qui transite par le Venezuela prend majoritairement la direction de l'Europe, via l'Afrique de l'Ouest. Pas des États-Unis.
Si Washington voulait réellement mener une guerre contre le narcotrafic, c'est au Mexique qu'il aurait fallu intervenir. Là où le fentanyl est fabriqué. Là où les cartels contrôlent des régions entières. Mais le Mexique est un partenaire commercial majeur. Et la Chine, qui fournit les précurseurs, une superpuissance nucléaire.
Le Venezuela, lui, ne possède ni armée capable de résister ni parapluie nucléaire. En revanche, il possède les plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde. Plus que l'Arabie saoudite. Plus que l'Iran. Plus que l'Irak.
L'Irak, justement. En 2003, Washington envahissait ce pays au nom d'armes de destruction massive qui n'existaient pas. Vingt-trois ans plus tard, le même scénario se répète. Le narcotrafic remplace les armes chimiques, mais l'objectif demeure : mettre la main sur le pétrole. Trump l'assume. Il annonce que les compagnies américaines vont « exploiter » ces ressources. Il affirme que ce pétrole est « le pétrole des Américains ».
Deux siècles de chasse gardée
J'avais consacré il y a quelques mois un article à « Les Veines ouvertes de l'Amérique latine » d'Eduardo Galeano. Ce livre, écrit en 1971, n'a pas pris une ride. Il serait utile de le relire à la lumière de ce qui se passe. Galeano y décrivait un continent saigné depuis cinq siècles, dépouillé de son or, de son argent, de son cuivre, de son pétrole par des puissances qui n'ont cessé de lui imposer leurs lois, leurs dictateurs, leurs intérêts.
En 1823, le président James Monroe posait devant le Congrès américain le principe qui allait structurer deux siècles de domination : l'Amérique aux Américains. Comprenez : l'Amérique latine aux États-Unis. Cette doctrine, présentée comme un rempart contre les velléités coloniales européennes, s'est révélée pour ce qu'elle était : la revendication d'une chasse gardée. Le continent sud-américain devenait l'« arrière-cour » de Washington. L'expression dit tout. On ne consulte pas son arrière-cour. On y fait ce qu'on veut.
Theodore Roosevelt ajoutera son « corollaire » : les États-Unis s'arrogent le droit d'intervenir dans les affaires intérieures des pays latino-américains pour y maintenir l'ordre. La politique du « gros bâton » était née.
Guatemala 1954 : la CIA renverse Jacobo Árbenz pour protéger les intérêts de la United Fruit Company. Chili 1973 : Salvador Allende meurt sous les bombes de Pinochet, avec la bénédiction de Washington. Henry Kissinger encourage la junte argentine en 1976 à « terminer rapidement » sa sale guerre. L'Opération Condor coordonne les services secrets de six dictatures pour assassiner les opposants sur trois continents. L'École des Amériques forme 60 000 officiers latino-américains à la pratique du coup d'État.
Ce que fait Trump n'est pas une rupture. C'est l'aboutissement de deux siècles de doctrine Monroe. La différence, c'est qu'il ne prend plus la peine de mentir.
Républicains, démocrates : même logique
On aurait tort de croire que cette brutalité est l'apanage de Trump. Obama a soutenu le coup d'État parlementaire contre Dilma Rousseff au Brésil. Clinton a fermé les yeux sur le renversement de Manuel Zelaya au Honduras. La continuité traverse les alternances. Trump pousse simplement jusqu'au bout : pourquoi s'embarrasser de faux-semblants quand on dispose de la force et de l'impunité ?
Le secrétaire d'État Marco Rubio confirme que Maduro sera jugé aux États-Unis. Non pas par un tribunal international, mais par la justice américaine. Trump menace le président colombien Gustavo Petro de « faire gaffe à ses fesses ». Il prévient Cuba qu'il devrait « s'inquiéter ».
Le droit international agonisait déjà
L'article 2 paragraphe 4 de la Charte des Nations Unies interdit le recours à la force contre l'intégrité territoriale de tout État. Il serait naïf de croire que ce principe s'est effondré cette nuit à Caracas.
Il s'effrite depuis des décennies. L'Irak en 2003, envahi sans mandat onusien. La Libye en 2011, où une résolution humanitaire s'est transformée en changement de régime. Les assassinats ciblés par drones au Pakistan, au Yémen, en Somalie. L'annexion de la Crimée. Les bombardements sur Gaza. À chaque fois, les mêmes condamnations de façade, la même impuissance.
Aujourd'hui, le secrétaire général de l'ONU se dit « inquiet ». La Chine parle de « comportement hégémonique ». La Russie d'« acte d'agression armée ». Le ministre français des Affaires étrangères rappelle que l'opération « contrevient au principe de non-recours à la force ». Et après ?
Trump n'enterre pas le droit international. Il danse sur sa tombe. Et il le fait avec une photo de son trophée en survêtement sur Truth Social. C'est peut-être sa seule contribution : nous rappeler ce que nous faisions semblant de ne pas voir.
Une opération trop parfaite ?
Reste une question que personne ne pose encore. Cette opération s'est déroulée avec une fluidité déconcertante. Plus de 150 avions mobilisés, des frappes sur plusieurs sites stratégiques, une capture en pleine nuit, une exfiltration par hélicoptère, et au final : aucune résistance significative. Maduro et son épouse se sont « rendus sans résister », selon le général Caine. Les rues de Caracas sont restées calmes. L'armée vénézuélienne, supposément loyale au régime, n'a pas bougé. La vice-présidente Delcy Rodríguez s'est dite « prête à coopérer » avec Washington quelques heures seulement après les frappes.
Pour une opération contre un chef d'État décrit comme un dictateur retranché dans une forteresse, entouré d'une armée de 120 000 hommes et de milices fidèles, tout cela semble étrangement lisse.
Peut-être que les services américains ont réalisé un coup de maître. Peut-être que l'armée vénézuélienne a choisi de ne pas mourir pour Maduro. Ou peut-être que des négociations ont eu lieu dans l'ombre, et que cette capture spectaculaire masque un arrangement dont nous ne connaissons pas encore les termes.
L'avenir nous le dira. Mais cette facilité laisse songeur.
Ce que cette image dit de notre époque
Cette photo de Maduro, yeux bandés et menotté, publiée par Trump comme un trophée sur Truth Social, c'est la doctrine Monroe réduite à sa plus simple expression. Peu importe ce que l'on pense de l'homme et de son régime. Ce qui se joue ici dépasse sa personne. Un chef d'État capturé sans procédure internationale, un pays dépouillé, et le vainqueur qui parade sur les réseaux sociaux. Pas de tribunal, pas de mandat. Juste la force, et la mise en scène de la force. Trump a accompagné les vidéos de l'opération de « Fortunate Son », la chanson antimilitariste de Creedence Clearwater Revival sur le Vietnam. L'ironie lui échappe probablement.
L'Amérique latine paie depuis deux siècles le prix de sa géographie. Trop proche des États-Unis, trop riche en ressources, trop faible pour résister. Les 30 000 disparus argentins, les torturés chiliens, les assassinés du Plan Condor hantent encore la mémoire du continent.
Maduro méritait sans doute d'être jugé par son propre peuple. Pas d'être enlevé par une puissance étrangère qui convoite son pétrole et invente des prétextes que ses propres données contredisent. La différence entre ces deux propositions, c'est ce que l'article 2 de la Charte des Nations Unies était censé protéger.
Ce que Trump vient de démontrer, c'est que ce texte ne protège plus personne.
Sources :
France 24, 3 janvier 2026
RTS Info, 19 novembre 2025
Le Devoir, 28 novembre 2024
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