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La France face à la loi des empires


Ce dimanche 4 janvier 2026, Nicolas Maduro s'est réveillé dans une cellule du Metropolitan Detention Center de Brooklyn. Dans la nuit, des forces spéciales américaines avaient défoncé les portes blindées de sa résidence au cœur du complexe militaire de Fuerte Tiuna, à Caracas. L'opération « Absolute Resolve » venait de renverser un chef d'État souverain sans déclaration de guerre, sans mandat onusien, sans même l'aval du Congrès américain.


La réaction européenne à cet événement sans précédent depuis l'invasion du Panama en 1989 mérite qu'on s'y arrête. Emmanuel Macron s'est réjoui que « le peuple vénézuélien soit débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro ». Friedrich Merz a reconnu que « l'évaluation juridique de l'intervention américaine est complexe » tout en soulignant que Maduro avait « mené son pays à la ruine ». Keir Starmer a rappelé son attachement au droit international, tout en précisant que Londres ne verserait pas de larmes sur la fin du régime Maduro.


Ce qui frappe, dans ces réactions, c'est moins leur tiédeur que leur logique implicite. L'Europe accepte, en filigrane, l'idée que les États-Unis disposent d'un droit moral sur leur hémisphère. Que le voisinage américain constitue une zone naturelle d'influence où Washington peut agir selon ses propres règles. Le « Corollaire Trump » à la doctrine Monroe, formalisé dans la Stratégie de sécurité nationale de décembre 2025, devient ainsi une réalité diplomatique que l'Europe intègre sans vraiment la contester.


Parallèlement, les négociations sur l'Ukraine avancent vers ce qui ressemble de plus en plus à une partition de fait. Zelensky évoque désormais des zones démilitarisées dans le Donbass. Le plan de paix en 28 points porté par l'administration Trump prévoit la reconnaissance de facto du contrôle russe sur les territoires annexés, la levée des sanctions et le retour de la Russie au G8. L'Ukraine renonce à l'OTAN en échange de garanties de sécurité dont personne ne connaît encore la solidité réelle. Poutine, qui a refusé tout cessez-le-feu sans accord global, semble en position de dicter les termes de la paix.


Pendant ce temps, au large de Sydney, trois navires de guerre chinois croisent à 277 kilomètres des côtes australiennes. Des vols commerciaux entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande sont détournés pour éviter des exercices de tir réel de l'Armée populaire de libération. Les Îles Cook viennent de signer un « Plan d'action 2025-2030 » de partenariat stratégique global avec Pékin, incluant surveillance maritime, formation policière et coopération en cybersécurité. Les Îles Salomon accueillent déjà du personnel de sécurité chinois depuis l'accord controversé de 2022.


Un schéma se dessine. Appelons-le, faute de mieux, Yalta 2.0.


Les Américains affirment leur emprise sur l'hémisphère occidental. Le Groenland fait l'objet d'une pression constante depuis un an, au point que le Danemark a rappelé son chargé d'affaires à Washington et augmenté son budget de défense arctique de 6,6 milliards de dollars. Trump a nommé un envoyé spécial dont la mission déclarée est de « faire du Groenland une partie des États-Unis ». Il n'exclut pas le recours à la force militaire. Le Venezuela vient de démontrer que ces menaces ne sont pas de la rhétorique.


Les Russes consolident leur emprise sur l'Ukraine orientale et la Crimée, avec la bénédiction de fait d'une administration américaine qui considère que « 95% des problèmes sont résolus » et que les questions territoriales relèvent désormais du détail.


Reste la Chine. Et c'est là que la question devient vertigineuse pour la France.


La France possède dans le Pacifique trois territoires : la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française. Ensemble, ils représentent près de 7 millions de kilomètres carrés de Zone économique exclusive, soit 40% de la ZEE française totale. La Polynésie française, à elle seule, dispose de la plus grande ZEE du Pacifique avec 4,8 millions de kilomètres carrés, davantage que le Japon. Cette immensité fait de la France la deuxième puissance maritime mondiale.


Mais regardons une carte. La Nouvelle-Calédonie se trouve à 1 200 kilomètres de l'Australie, en pleine Mélanésie, au cœur de cette zone où la Chine multiplie les accords de sécurité avec les Îles Salomon, le Vanuatu, les Fidji. Nouméa est à 7 700 kilomètres de Shanghai. Et à 17 000 kilomètres de Paris. Wallis-et-Futuna, plus au nord, s'inscrit dans la même logique géographique. Ces territoires sont dans le voisinage océanien de la Chine, pas dans celui de l'Europe.


La Polynésie est plus lointaine, perdue au milieu du Pacifique, à près de 11 000 kilomètres de Shanghai comme de Paris. Mais cet isolement ne la protège de rien. Car la Polynésie française, ce sont 118 îles dispersées sur un espace équivalent à la superficie de l'Europe. Si l'on superpose les cartes en plaçant Tahiti sur Paris, les Marquises se retrouvent en Suède, les Australes en Sicile, les Gambier en Roumanie. Sécuriser réellement un tel espace supposerait des moyens considérables, une flotte océanique, des capacités de surveillance aérienne et satellitaire permanentes. Nous n'avons rien de tout cela. Pékin déploie sa stratégie d'influence sur l'ensemble du Pacifique, des Îles Cook aux Kiribati, sans considération pour les distances. Ce qui compte, c'est la volonté politique, pas la géométrie.


L'argument géographique que Trump utilise pour le Groenland, la Chine pourrait le reprendre pour la Nouvelle-Calédonie. « Cette île est dans notre voisinage stratégique. Elle est plus de deux fois plus proche de nos côtes que de Paris. Par quelle légitimité la France y exerce-t-elle sa souveraineté ? » L'ASPI, le think tank stratégique australien, a documenté dans un rapport de 2024 les activités d'ingérence du Parti communiste chinois en Nouvelle-Calédonie : ciblage des élites politiques et économiques, utilisation de la diaspora, instrumentalisation d'entreprises chinoises. Les indépendantistes kanak ont parfois flirté ouvertement avec Pékin. L'un d'eux, Roch Wamytan, ancien président du Congrès calédonien, déclarait sans ambages : « Nous ne craignons pas la Chine. »


La Nouvelle-Calédonie dispose de 25% des réserves mondiales de nickel, un minéral critique pour les batteries électriques. La Chine raffine déjà 84% du nickel mondial. Une Nouvelle-Calédonie indépendante, endettée, fragilisée par les émeutes de 2024, pourrait devenir un client naturel des investissements chinois. L'analogie avec le piège de la dette déployé ailleurs dans le Pacifique n'est pas une fiction : Tonga, les Fidji, le Vanuatu en font déjà l'expérience.


Et que se passerait-il si la Chine décidait d'aller plus loin ? Si elle considérait que ces eaux, ces ressources, ces positions stratégiques lui reviennent naturellement dans un monde où chaque grande puissance se taille un empire régional ? Il y a quelques années encore, l'hypothèse aurait paru fantaisiste. Mais nous vivons désormais dans un monde où la force prime le droit, où l'impensable d'hier fait l'actualité d'aujourd'hui. Plus rien n'est à exclure.

La question n'est pas abstraite. Elle est la conséquence logique du monde que nous sommes en train d'accepter.

Si l'Europe admet que les Américains peuvent capturer Maduro parce que le Venezuela est « dans leur arrière-cour », si elle accepte que Poutine conserve le Donbass parce que c'est « son étranger proche », sur quelle base refuserait-elle à Xi Jinping de considérer le Pacifique comme sa sphère d'influence naturelle ?

Le droit international ? Nous venons de voir ce qu'il en reste quand une grande puissance décide de s'en affranchir.


La légitimité historique ? Les Chinois pourraient rappeler que Zheng He naviguait dans ces eaux au XVe siècle, bien avant que Louis-Antoine de Bougainville ne débarque à Tahiti.

Ce que les Américains appellent la doctrine Monroe, l'hémisphère occidental comme chasse gardée, rien n'empêcherait la Chine de s'en inspirer pour le Pacifique. Une doctrine Monroe à la chinoise, où les puissances européennes n'auraient plus leur place. Et après ce qui vient de se passer au Venezuela, sur quelle base lui donnerait-on tort ?


La volonté des peuples ? Les référendums peuvent se manipuler, les opinions se travailler. L'ASPI décrit précisément comment le Parti communiste construit méthodiquement son influence dans les cercles dirigeants du Pacifique.

Il y a une ironie cruelle dans notre situation. La France est le seul pays européen à disposer d'une présence militaire significative dans l'Indo-Pacifique. Nos bases de Nouméa et Papeete, nos frégates de surveillance, nos Falcon Gardian qui patrouillent ces immensités océaniques constituent un atout stratégique majeur. Mais cet atout ne vaut que si nous sommes prêts à le défendre.


Or que ferions-nous si Pékin décidait demain de contester notre présence ? Si des « pêcheurs » chinois multipliaient les incursions dans nos eaux ? Si la propagande martelait que la France est une puissance coloniale qui n'a rien à faire dans le Pacifique ? Si des accords bilatéraux avec nos voisins océaniens nous isolaient progressivement ?

Nous ne pourrions pas compter sur les Américains. Trump vient de démontrer que ses priorités sont hémisphériques. La Stratégie de sécurité nationale de 2025 parle de Taïwan comme d'un « pivot stratégique » mais la mention de la politique « une seule Chine » a disparu du document. Les signaux sont contradictoires, transactionnels. Dans un marchandage global avec Pékin, les intérêts français dans le Pacifique ne pèseraient pas lourd.

Nous ne pourrions pas vraiment compter sur l'Europe. Bruxelles n'a jamais considéré l'outre-mer français comme un enjeu européen. L'Union n'a ni doctrine ni moyens pour projeter de la puissance à 20 000 kilomètres de ses frontières.

Nous serions seuls. Comme nous le sommes déjà, d'une certaine manière.


Quant à l'OTAN, n'y songeons pas : l'article 5 ne couvre que les territoires situés au nord du tropique du Cancer. Le Pacifique, les Antilles, la Guyane n'entrent pas dans son périmètre.

Nous serions seuls. Comme nous le sommes déjà, d'une certaine manière.


Et ce n'est pas tout. Car si la doctrine Monroe version Trump s'applique à l'hémisphère occidental dans son ensemble, qu'en est-il de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane ? Ces territoires français se trouvent en plein cœur des Caraïbes et de l'Amérique du Sud. La Martinique est à égale distance des côtes du Venezuela et de Haïti. La Guyane partage ses frontières avec le Brésil et le Surinam, à des milliers de kilomètres de la métropole. Par quelle logique les Américains accepteraient-ils indéfiniment une présence européenne dans ce qu'ils considèrent comme leur zone d'influence exclusive ? Ce qui vaut pour le Panama ou le Venezuela aujourd'hui pourrait valoir demain pour Fort-de-France ou Cayenne. L'impensable d'hier est devenu le possible d'aujourd'hui.


La capture de Maduro n'est pas qu'une affaire vénézuélienne. C'est le symptôme d'un basculement d'époque. Le monde des règles communes, de la souveraineté égale des nations, du droit international comme régulateur des conflits, ce monde est en train de mourir. Il est remplacé par un autre, plus ancien, plus brutal : celui des sphères d'influence, des rapports de force, des empires qui se partagent la carte comme au Congrès de Vienne.

Dans ce monde-là, la France a une faiblesse mortelle. Elle possède des territoires qu'elle n'a pas les moyens de défendre seule contre une grande puissance déterminée. Elle jouit d'une puissance maritime théorique que sa démographie, son économie et sa classe politique ne sont pas en mesure de soutenir.

Que vaut la deuxième ZEE mondiale quand on ne dispose que de quelques patrouilleurs et d'une poignée d'avions de surveillance vieillissants pour couvrir 7 millions de kilomètres carrés ?

Les Américains, eux, possèdent la première ZEE mondiale avec plus de 11 millions de kilomètres carrés. Mais ils ont les moyens de la défendre. La US Navy aligne 290 navires de combat, dont 11 porte-avions nucléaires. Elle déploie des groupes aéronavals dans chaque océan. Quand Trump menace le Groenland ou envahit le Venezuela, personne ne doute de sa capacité à projeter de la puissance. La France, pour surveiller une ZEE presque équivalente, dispose d'une Marine nationale de 120 bâtiments au total, dont une poignée seulement affectée au Pacifique. Une frégate de surveillance, quelques patrouilleurs, des moyens aériens que l'on compte sur les doigts d'une main.


Face à une pression chinoise déterminée, nous n'aurions qu'une seule réponse possible : la dissuasion nucléaire. C'est là, au fond, que se joue la vraie question. La France activerait-elle l'arme atomique pour défendre la Nouvelle-Calédonie ? Déclencherait-elle une guerre nucléaire avec Pékin pour Wallis-et-Futuna ?

Posons la question autrement, avec la brutalité qu'elle mérite. Quel président de la République, actuel ou futur, prendrait le risque d'une riposte nucléaire chinoise sur Paris, Lyon ou Marseille pour conserver Nouméa ? Quel dirigeant expliquerait aux Français métropolitains qu'ils doivent accepter de mourir pour des territoires lointains qui, quoi qu'on en dise, ne revêtent pas à leurs yeux la même valeur que Strasbourg ou Nice ? La France possède un empire maritime, mais elle n'a jamais cultivé chez ses citoyens le sentiment d'y appartenir.

Je fais partie de ceux qui pensent que la réponse est non. Qu'aucun responsable politique français, confronté à ce choix, ne presserait le bouton. Que la dissuasion nucléaire, conçue pour protéger le territoire métropolitain d'une invasion soviétique, n'est pas crédible quand il s'agit de défendre des îles situées à 17 000 kilomètres de l'Hexagone. Et si la dissuasion n'est pas crédible, elle ne dissuade rien.

Il est temps de regarder le monde tel qu'il est, pas tel que nous voudrions qu'il soit. Les Américains veulent le Groenland et considèrent l'Amérique latine comme leur arrière-cour. Les Russes entendent reconquérir les territoires perdus de l'ex-Union soviétique. Les Chinois considèrent Taïwan comme une province rebelle et le Pacifique comme leur zone d'influence naturelle. Chacun prendra ce qu'il peut prendre.


La seule question qui vaille désormais, c'est celle-ci : qu'est-ce que la France est prête à faire pour rester une puissance mondiale ? Et si la réponse est « pas grand-chose », alors autant regarder la vérité en face. Dans le monde des empires, les faibles perdent leurs possessions. C'est une loi aussi vieille que l'histoire. Nous avons simplement oublié qu'elle s'appliquait aussi à nous.

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©2019 par Steve Moradel

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